L’évolution du concept d’intelligence territoriale dans le cadre de l’action de coordination du réseau européen d’intelligence territoriale
L’intelligence territoriale est un concept émergent fortement polysémique. Cet article ne vise pas à en donner une définition exhaustive et consensuelle. Notre sujet est de faire le point sur l’évolution de notre conception de l’intelligence territoriale au terme de l’action de coordination du réseau européen d’intelligence territoriale (caENTI) afin de présenter une définition qui porte l’ambition, les orientations de recherche et les activités du réseau européen d’intelligence territoriale (ENTI). Notre objectif est de positionner l’intelligence territoriale comme alternative aux modes de développement fondés sur la rentabilité économique à court terme et sur l’autorité politique centrale.
Notre conception de l’intelligence territoriale s’est forgée au sein de ENTI qui s’est constitué en deux étapes :
1. La dissémination de la méthode Catalyse, à partir de 1989, dans une quarantaine de territoires du centre, du sud et de l’est de l'Europe a posé les fondements empiriques de l’intelligence territoriale.
2. Le concept d’intelligence territoriale a été défini à partir de 1998 sur ces bases, au sein du REIT - Réseau Européen d’Intelligence Territoriale – puis de la caENTI - coordination action of the European Network of Territorial Intelligence – soutenue par le 6e programme-cadre de recherche et de développement technologique “Intégrer et Renforcer l'Espace Européen de la Recherche” de l'Union Européenne, dans la priorité thématique 7 “Citoyens et gouvernance dans une société de la connaissance”.
Dès sa conception, Catalyse a été une méthode scientifique respectueuse du développement durable, de la participation des personnes et du partenariat des acteurs. Elle proposait aux acteurs territoriaux des outils adaptés aux usages, économiques et simples à utiliser.
En se diffusant en Europe, elle a tissé les liens entre les acteurs et les chercheurs qui collaboraient à la réalisation de diagnostics de territoire, d’évaluation de projets locaux et d’observation territoriale dans le cadre de programmes transnationaux soutenus par des fonds européens (Equal, Leader, Interreg …).
Le réseau REIT s’est d’abord développé pour organiser des séminaires transnationaux afin de développer les échanges d’expérience, d’organiser la formation méthodologique et de partager les coûts de développement des outils. Il a été officiellement constitué en 2002 pour développer des activités de recherche en intelligence territoriale concernant le développement des connaissances multidisciplinaires sur les dynamiques des territoires, la diffusion des méthodes scientifiques multicritères et des outils génériques d’analyse spatiale, ainsi que les modes de gouvernance appropriés au développement durable.
De mars 2006 à février 2009, la caENTI a engagé la constitution d’un laboratoire virtuel rassemblant huit universités et sept acteurs, appartenant à sept pays européens (Belgique, France, Espagne, Italie, Hongrie, Roumanie, Slovénie) plus Taïwan. Entre autres résultats, la caENTI a permis de préciser les domaines de l’intelligence territoriale, ainsi que la conjonction de crises qui démontrent l’urgence d’une coordination des dimensions économiques, sociales et environnementales du développement durable.
C’est un enjeu du réseau ENTI, qui a su attirer de nouveaux partenaires, et qui intéresse à présent d’autres territoires en Asie, en Afrique, en Amérique latine et au Québec, comme l’atteste la création récente du laboratoire TAG “Territoires, Acteurs, Gouvernances” à l’Université de La Plata (Argentine), qui coordonne le réseau “territorios posibles” à l’échelle du Mercosur, et du laboratoire “Modélisation et Intelligence Territoriale” à l’Université du Québec en Outaouais.
1. La méthode Catalyse et les fondements empiriques de l’intelligence territoriale
La méthode Catalyse s'est développée à la demande d'acteurs organisés en partenariats, qui souhaitaient comprendre la complexité et la diversité des besoins et des situations des personnes qu'ils avaient en charge, afin d'agir ensemble à l’échelle territoriale pour améliorer le bien être des personnes.
Catalyse a été conçue pour et par les acteurs de l' « action concertée » Mosaïque de 1989 à 1993 en Franche-Comté dans le cadre du troisième programme européen de lutte contre la pauvreté, puis du programme d'insertion socio-économique « Horizon ».
Elle s'est diffusée à partir de 1994 dans une quarantaine de territoires à la demande de partenariats multisectoriels d'acteurs dans des territoires frappés par la récession industrielle, et dans des territoires vulnérables du sud et de l’est de l’Europe précédemment gouvernés par des états autoritaires. A Seraing (Belgique), ancien fleuron de l’industrie, à Huelva en Andalousie (Espagne), dans la région d’Ormanság (Hongrie) ou d’Alba Iulia (Roumanie), tous ces territoires présentaient une situation très dégradée au niveau social et environnemental : taux de chômage dépassant 30% dans certaines zones, pas d’emploi pour les jeunes et les immigrés, précarité et exclusion socio-économique, état de santé fortement dégradé par les conditions de travail et par l’environnement, nombreux logements vétustes et hébergements de fortune, personnes sans protection sociale, sans logement, environnement insalubre …
Les acteurs de Catalyse forme généralement des « partenariats de développement ». Ces partenariats sont des réseaux territoriaux, temporaires, reliant des membres distants qui travaillent dans différentes organisations. Ils sont multisectoriels dans deux sens :
- Ils regroupent des acteurs des secteurs public, privé et associatifs dans la logique de la gouvernance locale.
- Ils rassemblent sur un territoire des acteurs proposant des services dans divers secteurs d'activité, conformément au développement durable.
Ils sont réunis par un projet commun pour réaliser ensemble un objectif concret de développement durable. Le diagnostic, l’évaluation et l’observation sont pour eux des outils utiles pour évaluer la pertinence, l’efficacité et l’impact de leur action.
Catalyse permet à ces « partenariats de développement » de répondre à trois questions :
- Quels sont les besoins des personnes ?
- Les ressources - produits et services individuels ou collectifs, privés ou publics - disponibles sur le territoire peuvent-elles satisfaire ces besoins ?
- Quelles sont les potentialités et les vulnérabilités du territoire qui conditionnent les besoins des personnes et qui favorisent, ou qui freinent, une meilleure adaptation des ressources aux besoins ?
Pour répondre à ces questions Catalyse propose trois outils :
- Un diagnostic quantitatif et qualitatif, pour définir et mesurer les principaux profils de besoins des personnes.
- Un répertoire de ressources disponibles sur le territoire pour les confronter aux profils de besoins en afin d'améliorer la pertinence des services et d'évaluer leur efficience.
- Des systèmes d’indicateurs territoriaux utiles pour estimer l'impact des activités des services au niveau du territoire et de la communauté territoriale.
Les universités voisines ont toujours été associées aux partenariats, pour apporter la formation et l’accompagnement scientifique, méthodologique et technique utile à la réalisation des diagnostics, des évaluations et des observations par les acteur.
Depuis son origine, Catalyse se réfère à trois concepts clé : le développement durable, le territoire et la société de l’information.
Considérant l’information comme le nouveau vecteur du développement après l’agriculture et l’industrie, les outils Catalyse utilisent largement les technologies de l’information et de la communication, les méthodes statistiques multicritères et l’analyse spatiale ainsi que la gestion par projet et l’évaluation. Elle n’ignore pas toutefois que l’informatisation de la société a eu un fort impact sur la crise économique et sociale.
La méthode Catalyse se fonde sur une approche globale, multidimensionnelle et équilibrée du territoire, espace géographique et communauté humaine, sans occulter les personnes. Elle part des besoins des personnes et non seulement des compétences des acteurs, en se fondant sur un accompagnement individualisé.
Catalyse fonde galement son originalité sur le respect des principes éthiques du développement durable et de la gouvernance démocratique. Le diagnostic de territoire contribue à l'état des lieux de l'Agenda 21 du développement durable. Catalyse se fonde sur le partenariat multidimensionnel des acteurs du territoire. C’est une approche participative qui vise à intégrer les acteurs et les personnes dans le processus décisionnel. Ces principes éthiques encadrent l’usage des protocoles scientifiques, des technologies de l’information et de la communication et des outils d’analyse statistique et spatiale.
2. Émergence et précision du concept d’intelligence territoriale
L’émergence du concept d’intelligence territoriale correspond à l’ambition d’organiser ENTI autour d’un projet de recherche.
Nous avons proposé le terme “intelligence territoriale” en 1998 pour illustrer une approche du développement des territoires fondée sur une approche scientifique, systématique et pluridisciplinaire, qui utilise des technologies de l’information et de la communication, qui intègre les méthodes multicritères et l’analyse spatiale et qui implique les praticiens dans le processus d’observation et dans l’interprétation des résultats.
La première définition donnée en 1999 reste fortement liée à l’action :
- « L'intelligence territoriale est un moyen pour les chercheurs, pour les acteurs et pour la communauté territoriale d’acquérir une meilleure connaissance du territoire, mais également de mieux maîtriser son développement. L’appropriation des technologies de l'information et de la communication, et de l’information elle-même, est une étape indispensable pour que les acteurs entrent dans un processus d’apprentissage qui leur permettra d’agir de façon pertinente et efficiente. L'intelligence territoriale est notamment utile pour aider les acteurs territoriaux à projeter, définir, animer et évaluer les politiques et les actions de développement territorial durable ».
Cette définition lie clairement l’intelligence territoriale au développement durable à l’échelle du territoire.
Cette définition a été précisée en 2002 avec l’intention de développer un projet de recherche qui reste cependant en lien avec l’action :
- « Le concept d’intelligence territoriale désigne l’ensemble des connaissances pluridisciplinaires qui, d’une part, contribue à la compréhension des structures et des dynamiques territoriales et, de l’autre, ambitionne d’être un instrument au service des acteurs du développement durable des territoires ».
Elle a fondé une action de recherche du projet de Maison des Sciences de l’Homme, lieu d’accueil d’actions pluridisciplinaires du champ des sciences humaines et sociales, devenue aujourd’hui Maison des Sciences de l’Homme et de l’Environnement Claude Nicolas LEDOUX.
L’état de l’art du projet caENTI a explicité le champ d’activité de l’intelligence territoriale, qui sollicite l’ensemble des connaissances pluridisciplinaires dans les domaines de la connaissance des territoires, de la gouvernance territoriale et de l’ingénierie territoriale.
L'intelligence territoriale s'est nourrie des sciences économiques et de la géographie, mais aussi des sciences et technologies de l’information et de la communication (STIC) et du management des connaissances. Les liens avec l'intelligence économique et les STIC sont souvent au centre des définitions courantes de l’intelligence territoriale.
Les systèmes d'intelligence territoriale font appel à des procédés traditionnels de diffusion de l'information et utilisent les technologies de l’information et de la communication au moyen de sites Intranet et Internet, de la documentation, des systèmes d’information géographique et de l’analyse des données. Ainsi Philippe DUMAS a rapproché « l’intelligence comme processus cognitif et d’organisation de l’information, et le territoire comme espace de relations signifiantes » et Yann BERTACCHINI a suggéré que l’intelligence territoriale « peut être assimilée à la territorialité qui résulte du phénomène d’appropriation des ressources d’un territoire puis aux transferts des compétences entre des catégories d’acteurs locaux de culture différente »
L’objectif général de la caENTI était d’intégrer des projets actuels de recherche sur les outils de l’intelligence territoriale afin de leur donner une dimension européenne.
La pertinence de cet objectif s’appuyait sur le fait que, depuis les années 80, l'Union européenne avait introduit la gestion de projet, la pratique de l'évaluation, les critères de partenariat et de participation dans ses appels à projet. Les instruments scientifiques adaptés à ces principes étaient disponibles pour les experts, mais les acteurs territoriaux bénéficiaient rarement d'outils simples et économiques pour élaborer, gérer, observer et évaluer leurs projets.
La caENTI a précisé les domaines de l’intelligence territoriale et clarifié son ambition afin de proposer une définition qui fonde la spécificité du champ et de axes de recherche de ENTI.
3.Les domaines de l’intelligence territoriale
Dans le domaine scientifique, l’intelligence territoriale intègre et développe les connaissances multidisciplinaires et les protocoles scientifiques indispensables à la compréhension des structures territoriales, des systèmes territoriaux et des dynamiques des territoires.
La caENTI a montré l’utilité de l’analyse comparative, à l’échelle européenne et mondiale, des approches interculturelles et les représentations du territoire. Elle a initié une réflexion sur l’ontologie du concept de territoire qui a constitué un thème constant de la conférence internationale annuelle d’intelligence territoriale. Elle a engagé avec le réseau latino-américain « territorios posibles » l’enquête « Qu’entendez vous par territoire ? » auprès de scientifiques de toutes les disciplines et d’acteurs de secteurs divers à l’échelle internationale.
Concernant la méthodologie, l’intelligence territoriale adapte les méthodes scientifiques fondamentales, les protocoles de recherche et les outils génériques de large applicabilité utiles pour analyser les territoires et l’information territoriale. Elle utilise les technologies de l’information et de la communication (TIC) pour partager et diffuser largement l’information territoriale et pour coopérer.
La caENTI a inventorié les méthodes et les outils scientifiques utilisés pour l’analyse des dynamiques territoriales et de l’information et de l’information territoriale. Elle a entrepris une étude sur dans la diffusion des méthodes statistiques exploratoires, inférentielles et multicritères, de l’analyse et de la modélisation spatiale, des systèmes d’information géographiques et de l’observation territoriale et au sein des sciences humaines et sociales.
Un inventaire des équipes de recherche sur le territoire en Europe (420) précise leurs thématiques, leurs approches et les méthodes qu’elles utilisent. Cette base est en cours d’extension et d’analyse.
La caENTI a progressivement montré que les informations, les systèmes d’information, sont plus importants que les méthodes et les outils. La réflexion sur les informations disponibles à l’échelle européenne a cependant établi, avec la réalisation d’un webmapping d’échelle européenne, l’absence d’homogénéité, la diversité des références spatiale et le défaut d’actualisation des indicateurs territoriaux disponibles.
Ce sont généralement des indicateurs économiques non adaptés au développement durable, faute d’indicateurs sociaux et environnementaux. Généralement publiés au niveau de la commune, les indicateurs disponibles ne sont pas accessibles aux acteurs territoriaux qui œuvrent généralement sur des territoires d’échelle infra communale qui chevauchent fréquemment plusieurs communes.
L’intelligence territoriale évalue les principes de gouvernance qui garantissent une prise en compte équilibrée des besoins, une distribution équitable et la pérennité des ressources, grâce au partenariat et à la participation. La gouvernance se distingue du gouvernement en ceci qu’elle constitue un cadre temporaire permettant de réunir des acteurs publics, privés et associatifs, qui coopèrent pour définir des objectifs communs concrets et qui coordonnent leurs ressources pour réaliser ces objectifs de façon rationnelle et fonctionnelle.
La caENTI a recherché les meilleures pratiques dans la production scientifique qui inspirent la gouvernance territoriale en respectant le développement durable. Elle a proposé une “Lettre de qualité européenne” qui précise les principes éthiques, standards et protocoles doivent être respectés par la recherche action et par les outils d’intelligence territoriale dans une optique de développement durable. Un outil d’évaluation destiné aux partenariats de développements l’accompagne. Un annuaire Internet des projets d’intelligence territoriale a été conçu sur cette base.
Elle a approfondi la réflexion sur l’usage des technologies de l’information et de la communication, qui sont indispensable pour partager et de diffuser les informations utiles à la réalisation de diagnostics territoriaux, à l’évaluation des actions et à l’observation territoriale, au service de projets de développement durable. Cette investigation a notamment porté sur le respect de la vie privée et sur l'accessibilité des informations et des technologies à l’ensemble des acteurs et de la communauté territoriale, sans nuire à la qualité de l’information. Inversement, une étude a porté plus spécifiquement sur les méthodes participatives.
Enfin, l’intelligence territoriale conçoit et réalise des outils pour, avec et par les acteurs territoriaux qui aspirent à développer leurs territoires dans le respect des principes du développement durable et de la gouvernance démocratique.
La caENTI a modélisé et harmonisé les outils Catalyse à partir de l'expérience des acteurs en s'assurant de la conformité des indicateurs aux standards européens . Les spécifications méthodologiques et informatiques utiles à une actualisation des outils ont été définies . Le développement informatique de nouvelles versions multiplateformes et multilingues a été engagé ; ainsi que des versions en ligne qui pilotent une base de données unique et qui autorise le traitement en temps réel.
Plusieurs expérimentations ont été engagées en Espagne , en Belgique et en France pour approfondir le choix des indicateurs, leur formulation et leur définition et pour décrire le protocole de traitement de chaque indicateur.
L’analyse et la modélisation de l’intégration de ces outils au sein de systèmes d’informations territoriales a débuté . Conçus à partir des besoins des acteurs et de la communauté territoriale, ils ont été nommés « systèmes communautaires d’intelligence territoriale ».
« Catalyse community » permettra de télécharger des versions actualisées des outils depuis le portail de l’intelligence territoriale http://www.territorial-intelligence.eu. On peut également y accéder à une aide en ligne et à des protocoles de traitement.
4.L’ambition du concept d’intelligence territoriale.
Comme l’a souligne Jean-Marc BLANCHERIE en 2002, l’intelligence territoriale « surgit de la conjonction des changements majeurs et interdépendants dans les économies et les sociétés ». La caENTI a approfondi l’analyse des crises environnementales, économiques et sociales qui ont montré les limites et les risques d’un mode de développement fondé sur l’imaginaire de la société de consommation.
Au cours des années soixante dix le choc pétrolier et l’émergence de la société de l’information vont remettre en cause le mode de développement des « trente glorieuses » . Leurs effets seront amplifiés par les crises financières à partir des années 80.
Notre mode de développement ne répond plus à l’imaginaire de la « société de consommation » que les pays industrialisés ont pensé réaliser de 1945, après la seconde guerre mondiale, à 1974. Durant cette période des « trente glorieuses », les pays l’OCDE ont connu une forte croissance économique caractérisée par un accroissement annuel de la production industrielle d’environ 5%, l’expansion démographique liée au “baby boom”, le développement des zones industrielles urbaines, le plein emploi, l’augmentation régulière du pouvoir d’achat et l’amélioration de la protection sociale garantie par l’État.
Dès 1973 le premier choc pétrolier montre les limites d’un modèle de développement fondé sur le gaspillage de ressources naturelles et sur l’échange inégal avec les pays du « tiers-monde » dont le développement se fonde encore sur les ressources naturelles et sur l’agriculture.
Dès 1947, ces pays se sont regroupés dans le cadre de conférences internationales pour revendiquer la propriété des ressources de leur sol, plus d’équité dans les échanges et leur part du développement « Car enfin ce tiers monde ignoré, exploité, méprisé comme le Tiers État, veut lui aussi, être quelque chose » .
A l’occasion de la guerre du Kipour, en octobre 1973, les pays arabes membres de l’OPEP menacent de mettre un embargo sur les livraisons de pétrole. Ils revendiquent le quadruplement de la part qui revient au pays producteur et décident un contrôle du niveau de production pour maintenir le prix du brut élevé. Le prix du baril augmente de 3$ à 12$. En septembre 1980, au début de la guerre Iran-Irak, il passe à 39€. Il atteint 145$ en juin 2008, après avoir doublé chaque année depuis septembre.
Les chocs pétroliers ont provoqué une crise internationale de l’emploi et une recrudescence de la pauvreté qu’une gestion prévoyante des ressources naturelles aurait permis de limiter. L’augmentation du coût de l’énergie, a ralenti la croissance des pays industrialisés, amputé leur capacité d’investissement et augmenté le déséquilibre de leur balance de paiements. Elle accroit également les handicaps naturels des pays en voie de développement qui ne possèdent pas de ressources fossiles, alors que les classes dirigeantes des pays producteurs ont bénéficié d’une rente de situation qui a alimenté la spéculation financière mondiale.
Les chocs pétroliers ont contribué au réveil des consciences sur l’épuisement des ressources naturelles et sur les risques, comme le réchauffement climatique, que les activités humaines conduites par la recherche du gain à court terme font courir à la planète et à l’humanité.
Dans la seconde moitié des années 70, l’informatisation de la société liée à l’émergence de la « société de l’information » a amplifié les dommages sociaux de la crise énergétique.
En 1977, Marc Uri PORAT, a démontré que la majeure partie de la population active des pays industrialisés était désormais employée dans le secteur de l’information pour fabriquer des matériels informatiques et de télécommunication, pour éditer des logiciels et, pour produire et diffuser des informations. La « société de l’information » s’est caractérisée par la diffusion massive de matériel informatiques et de communication à cout décroissant. Notre société se définit plutôt à présent comme une « société de la connaissance » qui valorise le savoir, la créativité et le capital humain et social. Depuis la conférence de Lisbonne, en 2000, le premier objectif stratégique de l’Union Européenne est de devenir l'économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, capable d'une croissance économique durable accompagnée d'une amélioration quantitative et qualitative de l'emploi et d'une plus grande cohésion sociale.
L’informatisation de la société, qui s’est effectuée en trois étapes à partir de la seconde moitié des années 70, a renforcé les dégâts environnementaux, sociaux et économiques des crises énergétiques. L’automatisation des ateliers, puis l’informatisation des services commerciaux et bancaires et, plus récemment, la numérisation de l’information et sa diffusion planétaire, ont accru le chômage de masse, la fragilisation de la protection sociale, la pauvreté, l'exclusion et la précarité.
Les crises énergétiques et le développement de la société de l’information ont réduit le pouvoir d’achat du travail, y compris pour les classes moyennes, au bénéfice du capital financier. Le développement des technologies de l’information a considérablement renforcé la spéculation financière. Il est devenu possible de gagner – et de perdre – des sommes colossales en très peu de temps.
Le développement du capital financier est rapidement devenu très instable dans les années 80. Dès 1979, la hausse des taux au jour le jour du Fonds Fédéral Américain, provoque une sévère récession et met en évidence l’endettement des pays en voie de développement. Depuis, on dénombre par moins d’une vingtaine de crises financières. Si la « bulle Internet » de 2000 est une crise classique de surinvestissement, la crise des « subprimes » est particulière car elle montre que l’homme de la rue a compensé la dévalorisation de son pouvoir d’achat en empruntant plus d’argent dans des conditions de plus en plus risquées, encouragé par la société de consommation et par les banques.
Les effets convergents des chocs énergétiques, de l’informatisation de la société et des crises financières ont finalement marginalisé des groupes sociaux et provoqué la récession de régions entières. Ils ont augmenté la vulnérabilité des nombreuses populations et régions dans le monde. Ces crises ont révélé les coûts économiques, sociaux et environnementaux du développement que le citoyen est contraint de compenser. Elles ont également conduit à des profonds changements politiques.
Le concept de gouvernance est également lié aux tendances économiques et politiques conjointes qui conduisent à la décentralisation. L’incapacité des systèmes de protection sociale à protéger les citoyens de la pauvreté, de la précarité et de l’exclusion résultats des crises économiques et sociales (précarité, exclusion) et de l’imprévision des coûts environnementaux, se dont traduits par une de crise de légitimité des États-Nations qui a aboutit parallèlement à la réaffirmation des identités locales, à l'accentuation de la déconcentration administrative, à la délégation des compétences politiques et au transfert des politiques publiques de l'État vers les collectivités territoriales et à la co-responsabilité financière.
Toutefois la gouvernance n’est pas une simple conséquence des crises. Elle ne caractérise pas seulement les régions en crise, mais elle résulte plus généralement de la globalisation. L’analyse du parc scientifique et industriel de Taichung, à Taïwan, montre que si l'intérêt économique des pôles scientifiques et industriels emblématiques de la globalisation est perceptible par les investisseurs et au niveau national, les territoires sont confrontés à leurs coûts environnementaux et sociaux.
Les infrastructures de logement et de transport n’ont souvent pas été prévues pour accueillir les migrants qui forment l’essentiel des travailleurs employés. L’accessibilité à des parcs suppose des autoroutes, des trains à grande vitesse, des aéroports, des ports construits sans considération de l’environnement. Ces parcs ruinent souvent les entreprises locales et l’économie locale avec de graves conséquences sociales pour leurs employés.
La gouvernance concerne aussi bien le niveau transnational que le niveau territorial qui absorbe les coûts sociaux et environnementaux du développement économique. Pour faire aux coûts sociaux et environnementaux de la crise, la gouvernance territoriale se fonde sur la mobilisation de partenariats multisectoriels. "Les stratégies locales de management doivent à présent être élargies pour inclure la gouvernance locale qui fait référence à un changement des modes de gouvernement intégrant des réseaux auto-organisés et inter-organisés caractérisés par l’interdépendance des échanges de ressources dans le jeu et l’autonomie par rapport à l’État »
Les chocs pétroliers qui ont initié la prise de conscience du caractère limité des ressources naturelles, les conséquences économiques et sociales du développement de la société de l’information a priori porteuse d'innovation et de progrès, les crises financières répétées ont ainsi profondément remis en cause un mode de développement fondé sur les résultats économiques à court terme et sur l’autorité centrale du gouvernement.
Ces crises qui augmentent la vulnérabilité des populations et des territoires, et qui accroissent sous des formes variées et la vulnérabilité de groupes humains et de territoires particuliers, constituent une dimension de notre mode de développement. Elles fondent l’ambition du concept d’intelligence territoriale à constituer une alternative face à leurs effets conjugués et répétés à l’échelle planétaire.
5.Évolution de la définition de l’intelligence territoriale
En conclusion, nous pouvons à présent préciser que :
- « l’intelligence territoriale est la science dont l’objet est le développement durable des territoires et dont le sujet est la communauté territoriale »
Dès la conception de la méthode Catalyse, nous avons affirmé le développement durable comme l’orientation fondamentale de l’intelligence territoriale, avec pour corollaires une approche globale et une gouvernance participative fondée sur le partenariat.
Issu des revendications du tiers-monde, le développement durable, qui « s'attache à résoudre les besoins des populations [en priorité des groupes les plus vulnérables], sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs », est progressivement apparu avec la répétition et l’amplification des crises économiques, sociales et environnementales comme une alternative au développement « économique ».
On objecte fréquemment que le développement durable est devenu un concept flou. Il est vrai qu’il est l’objet de résistances qui tendent à le réduire à une réorientation de l’économie ou à sa seule dimension environnementale. C’est pourquoi nous insistons sur la dimension sociale d’un concept en précisant « en priorité des groupes les plus vulnérables » pour rappeler son origine.
Le développement durable propose une approche globale prenant en compte conjointement les dimensions économique, sociale et environnementale. Il ne saurait être réduit à une seule de ses dimensions sans perdre son sens. Il implique conjointement un processus cognitif multidisciplinaire une action multisectorielle fondée sur le partenariat. Nous défendons l’idée d’ajouter la culture comme quatrième objectif. Cette proposition sera débattue lors de la prochaine conférence annuelle internationale de l’intelligence territoriale à Salerno (Italie) en novembre 2009.
L’intelligence territoriale prône également une approche territoriale en se fixant comme objectif le développement durable des territoires. Elle se fonde depuis l’origine sur partenariats de développement. Parallèlement aux tendances décentralisatrices de la gouvernance, le développement durable propose cette approche territoriale en “pensant globalement pour agir localement”.
Au cours de la caENTI, nous avons fait progresser la définition de l’intelligence territoriale afin de mieux la distinguer, d’un bord, de l’intelligence économique par la référence au développement durable, et de l’autre bord, du concept anglo-saxon de développement communautaire « qui fait référence à des changements volontaires dans, par et pour la communauté », par une approche scientifique multidisciplinaire et par l’usage des technologies de l’information.
La définition que nous proposons ne considère pas l'intelligence territoriale comme une simple variante de l'intelligence économique, elle est plus ambitieuse. Elle ne limite pas le développement territorial à la croissance économique, ni à la compétition économique. Elle ne considère pas le territoire comme un marché, comme un lieu de compétition.
Le partenariat, qui constitue l’instrument de l’approche globale, va à l'encontre du principe de concurrence dans la mesure où il se fonde sur la coopération. Il répond cependant à une logique économique car il vise à rassembler les ressources locales disponibles avant de recourir à des nouvelles ressources.
Les réseaux permettent non seulement aux acteurs privés de prendre part aux processus de prise de décisions dans le cadre de la démocratie participative, mais aussi à la fourniture de biens et services communs.
L’intelligence territoriale n’a pas pour objectif l’élimination du marché, de la concurrence ou de la compétitivité. Elle veut limiter et de réguler les effets pervers du marché par le développement d’espaces de coopération. Elle propose également d’intégrer les coûts sociaux, environnementaux et culturels dans le budget global des projets de développement, tout en sachant que cette comptabilité est insuffisante car les enjeux énergétiques du développement durable ne sont pas seulement d’ordre économique.
Comme le développement communautaire, l’intelligence territoriale respecte deux principes éthiques issus du développement durable : la participation citoyenne et le partenariat des acteurs.
Toutefois, à la différence du concept de développement communautaire, l'intelligence territoriale se fonde sur l'usage des technologies de l'information et de la communication et recours aux outils de connaissance des territoires et d’analyse de l’information territoriale dans le contexte de la société de la connaissance. L’originalité des méthodes et outils d’intelligence territoriale est de constituer des réponses technologiques qui respectent les principes de la gouvernance démocratique et de la coopération.
A partir des connaissances et des méthodes scientifiques, l'intelligence territoriale conçoit et réalise des outils avec les acteurs territoriaux qui souhaitent coopérer au sein d’un processus de recherche-action pour inscrire leurs projets dans les orientations du développement durable. Elle constitue à la fois une intelligence « embarquée » dans ces outils et elle vise à développer une intelligence collective.
C’est une intelligence embarquée qui utilise les technologies de l’information et de la communication pour intégrer les informations territoriales et leurs outils d’analyse au sein de systèmes d’information partagés et coopératifs. Un outil de cartographie en ligne permet par exemple de cartographier un indicateur en indiquant le territoire et l’information souhaités. Pour permettre à un acteur d’obtenir ce résultat sans reproduire l’ensemble des choix d’un expert il faut automatiser les analyses statistiques multicritères et spatiales de l’information territoriale, décrire et spécifier les protocoles de traitement et intégrer l'expertise à la place des étapes qui auraient impliqué des choix experts.
C’est une également intelligence collective qui associe les compétences de manière coopérative en vue d’argumenter, de réaliser et d’évaluer des projets innovants, adaptés et pérenne. Elle résulte d’un transfert qui favorise l’accès le plus large aux connaissances. Elle implique pour ce faire la formation, l’accompagnement la co-construction du savoir, le partage de l’information. Elle mobilise dans un premier temps les acteurs territoriaux, les partenariats de développement. Elle s’adresse à terme à l’ensemble de la communauté territoriale.
L’intelligence territoriale entend ainsi contribuer à la coordination des dimensions du développement durable en impliquant largement chaque personne dans le développement de son bien-être, de sa communauté dans son territoire, et de l’humanité sur la planète.
Territorial Intelligence. Ricerca e Sviluppo per le politiche sociali (ReS)








